Prix des carburants : pourquoi est-ce encore aux Français·es de payer la crise ?

2,38 € le prix moyen du litre de gazole. 2,15 € pour le SP95-E10. Depuis février, les prix des carburants ont brutalement augmenté en France. En quelques mois, le gazole a gagné environ 70 centimes par litre. Pour un plein de 50 litres, cela représente près de 35 € supplémentaires. Mais que fait le gouvernement ? On vous explique rapidement l’état du débat et les solutions qui existent.

À l’origine de cette flambée : la guerre au Moyen-Orient et la quasi-interruption du trafic pétrolier dans le détroit d’Ormuz. Avant le conflit, près de 20 millions de barils de pétrole brut et de produits pétroliers y transitaient chaque jour, soit environ un quart du commerce maritime mondial de pétrole. Les destructions de capacités de production et de raffinage au Moyen-Orient ont encore renforcé les tensions sur les marchés.

La France ne peut évidemment pas décider du cours mondial du pétrole. Mais elle peut décider qui paie lorsqu’il explose. Alors que faire ?

Des aides pour compenser la hausse plutôt que d’agir à la source

Face à la hausse persistante des prix, le gouvernement a annoncé le 22 septembre 450 millions d’euros de mesures supplémentaires. L’aide « grands rouleurs » doit notamment passer à 100 € pour les trois derniers mois de l’année et être élargie à 5,5 millions de personnes. Des dispositifs spécifiques sont également prévus ou prolongés pour les agriculteur·ices, pêcheur·euses, entreprises du BTP, infirmier·es libéraux·ales ou encore certaines aides à domicile.

Pour celles et ceux qui n’ont pas d’autre choix que de prendre leur voiture, ces aides sont évidemment nécessaires. Mais elles ont une limite fondamentale : elles compensent la hausse sans s’attaquer directement à la façon dont le coût de la crise se répartit tout au long de la chaîne pétrolière. Autrement dit, l’État prend une partie de la facture à sa charge. Et l’État, c’est nous.

À la pompe, nous ne sommes pas tous égaux 

Pour des millions de Français·es, réduire sa consommation de carburant n’est pas vraiment une option. Quand on vit loin de son travail ou dans un territoire mal desservi par les transports en commun, la voiture reste indispensable.

Et cette dépendance pèse particulièrement sur les budgets les plus fragiles. Selon l’Insee, avec un gazole à 2,20 € et une essence à 2 €, 4,7 millions de ménages véhiculés consacreraient plus d’un mois de leurs revenus annuels au carburant, à revenus et comportements constants. Dans les territoires ruraux, les ménages étaient déjà davantage exposés à cette dépense avant la crise. Surtout, 38 % des ménages identifiés comme particulièrement exposés aux prix des carburants sont pauvres, contre 10 % de l’ensemble des ménages véhiculés.

C’est tout le paradoxe de la situation actuelle : ceux qui ont le moins de marge dans leur budget sont souvent aussi ceux qui ont le moins de marge pour réduire leurs déplacements. Les aider est donc indispensable. Reste à savoir qui doit financer cette aide.

Mais la crise ne fait pas que des perdants

Il suffit pourtant de regarder un autre chiffre : en février 2026, l’indicateur de marge brute de raffinage calculé par le ministère de la Transition écologique était de 3,5 centimes par litre. En septembre, il atteint 21,5 centimes.

Soyons précis : cette « marge brute théorique » n’est pas le bénéfice réalisé par une raffinerie. Le ministère l’utilise pour mesurer l’environnement économique du raffinage, à partir de la différence entre la valeur des produits raffinés et le coût du pétrole brut. Mais la tendance est difficile à ignorer. En sept mois, cet indicateur a été multiplié par six.

Et les résultats des grands groupes pétroliers montrent que la période leur est particulièrement favorable. Au premier semestre 2026, TotalEnergies a dégagé 11,2 milliards de dollars de bénéfice net, en hausse de 72 % sur un an. Son activité raffinage-chimie a elle aussi fortement progressé. 

Cela ne signifie pas que chaque raffinerie française réalise automatiquement des superprofits, ni que l’ensemble des bénéfices de TotalEnergies provient du raffinage. Cela montre en revanche qu’au moment où les ménages voient leur facture exploser, les résultats du géant français du pétrole et du gaz progressent fortement. La question devrait donc être évidente : pourquoi demander d’abord aux finances publiques de payer la crise avant d’en demander davantage à ceux qui peuvent en tirer des profits exceptionnels ?

Ailleurs en Europe, certains ont déjà fait un autre choix

Ce débat n’a rien de théorique. Nos voisins sont confrontés au même choc pétrolier, et certains ont choisi d’aller plus loin.

  • En République tchèque, le gouvernement vient d’approuver une taxe exceptionnelle sur le secteur du raffinage. Pour 2026 et 2027, elle doit prélever 50 % de l’augmentation de la marge brute des raffineurs par rapport à son niveau de 2025.

Le raisonnement avancé par le ministère tchèque des Finances est simple : la crise géopolitique impose des coûts exceptionnels aux ménages et aux finances publiques, alors que le secteur du raffinage bénéficie dans le même temps d’une augmentation exceptionnelle de ses marges. Le gouvernement estime donc légitime que ce secteur participe au financement du coût de la crise.

La République tchèque va également plafonner temporairement les marges des distributeurs de carburant en octobre. 

  • Au Portugal, le gouvernement a choisi la même logique. Il a approuvé cet été une proposition de contribution exceptionnelle de solidarité sur le secteur pétrolier. Le dispositif prévoit de taxer à 33 % la partie des bénéfices réalisés en 2026 qui dépasse de plus de 20 % la moyenne des bénéfices de 2024 et 2025 pour les entreprises du pétrole brut et du raffinage.

Et surtout, le gouvernement portugais prévoit explicitement d’utiliser cette contribution pour financer les mesures destinées à amortir la hausse des carburants pour les ménages et les entreprises. La logique est donc exactement inverse de celle qui domine aujourd’hui en France : faire contribuer directement les acteurs qui tirent des gains exceptionnels de la crise pour financer ceux qui en subissent les conséquences.

Et en France ?

Pour l’instant, le gouvernement français mise surtout sur des aides ciblées financées par l’État. Concernant les marges, il a surtout surveillé celles des distributeurs de carburant. Au printemps, la DGCCRF (Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes), chargée notamment de contrôler les prix et les pratiques commerciales, a renforcé ses contrôles. Le gouvernement a ensuite indiqué que ces marges étaient globalement revenues à leur niveau d’avant-crise. 

Mais la situation du raffinage pose aujourd’hui une autre question. Alors que l’indicateur de marge brute de raffinage est passé de 3,5 à 21,5 centimes par litre depuis février, aucune contribution exceptionnelle n’a été mise en place. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir des propositions sur la table.

Une proposition de loi introduite par la députée écologiste Eva Sas et portée par plusieurs député·es de gauche, déposée à l’Assemblée nationale en avril, prévoit une contribution exceptionnelle sur les superprofits des entreprises pétro-gazières, incluant les activités de raffinage. Elle propose de taxer les profits exceptionnels plutôt que les marges théoriques, afin de cibler précisément les gains supplémentaires liés à la crise.

C’est cette logique qu’il faut aujourd’hui assumer : taxer les profits exceptionnels lorsqu’ils existent, plutôt que subventionner indéfiniment leurs conséquences. Cela ne signifie pas supprimer les aides aux ménages. Au contraire : cela signifie trouver une manière plus juste de les financer.

Lorsqu’une crise internationale produit simultanément des coûts exceptionnels pour des millions de Français·es et des gains exceptionnels dans certaines parties de la chaîne pétrolière, il est difficile de justifier que l’essentiel de l’effort repose sur les ménages et les finances publiques.

Faire payer la crise à ceux qui peuvent en tirer profit

À court terme, protéger celles et ceux pour qui la voiture n’est pas un choix mais une nécessité. Les aides ciblées ont donc leur utilité. Mais elles ne peuvent pas devenir notre seule réponse à chaque crise énergétique. À force de compenser les hausses avec de l’argent public sans suffisamment mettre à contribution les acteurs qui en tirent des gains exceptionnels, nous finissons par organiser une situation absurde : les contribuables paient pour permettre aux consommateurs de continuer à payer.

Il faut inverser cette logique : taxer les profits exceptionnels lorsqu’ils existent, encadrer temporairement les marges lorsque la situation l’exige et utiliser les recettes ainsi dégagées pour protéger en priorité les ménages les plus dépendants de leur voiture.

À plus long terme, l’enjeu est aussi de réduire cette dépendance : développer les transports collectifs et les mobilités rurales, rapprocher les services publics et offrir de véritables alternatives à la voiture individuelle. Car nous ne maîtriserons jamais totalement le prochain conflit, le prochain blocage maritime ou la prochaine flambée du baril.

Mais nous pouvons choisir de ne pas toujours envoyer la facture aux mêmes.

Sources