Loi d’urgence agricole : nous continuons à gérer les conséquences d’un monde qui disparaît, au lieu d’organiser la production dans celui qui est déjà là
Le mercredi 19 août 2026, la loi dite d’urgence agricole (en réalité Loi d’urgence pour pour la protection et la souveraineté agricole) a été publiée au journal officiel.
Nous considérons que cette loi ne répond pas aux problèmes que rencontrent les agriculteurs, et une nouvelle fois, qu’elle fait l’impasse sur la question écologique, qui devrait pourtant être intrinsèquement liée à toutes les discussions et décisions concernant de tels métiers.
Voici ce qui a été voté le 20 juillet par les députés français :
Les 296 députés qui soutiennent la loi (droite et extrême droite) ont voté pour :
- La mise en danger des vies avec la réintroduction de pesticides (leur joli nom : produits phytopharmaceutiques) : l’acétamipride (tristement célèbre depuis la fin de l’année 2025) et du flupyradifurone : deux substances dont la nocivité est documentée depuis plusieurs années (1) (persistance dans les sols, nocivité pour les abeilles, nocivité pour le neurodéveloppement des enfants)
- L’ouverture à la privatisation de l’eau : vers un doublement en 10 ans des retenues d’eau (mégabassines qui pompent l’eau dans les nappes phréatiques) concentré pour une minorité de grands exploitants… Dont l’une des plus néfastes conséquences est que cela ne protège en rien l’agriculture locale, mais revient à exporter notre eau (2)
- Ces installations pourront être faites sans les réunions publiques qui étaient jusque-là nécessaires.
- Une mesure improductive qui augmente les quotas de loups pouvant être abattus chaque année
- La poursuite de l’agriculture intensive en facilitant l’installation ou la modernisation de ces bâtiments
- Des sanctions toujours plus lourdes contre les lanceurs d’alertes qui pénètrent dans ces lieux de maltraitance : l’article 18 bis crée une circonstance aggravante spécifique à l’intrusion dans les locaux agricoles et le triplement de la sanction pénale pour intrusion dans un local agricole (auparavant simplement une violation de domicile)
- Et peut-être là le seul élément pertinent : un renforcement dans le pouvoir de négociations de prix face aux industriels avec l’expérimentation du tunnel de prix (prix plancher / prix plafond)
Nous ne nions pas la crise, elle est réelle et bien perceptible, en voici une illustration :
- En 2021, près d’un agriculteur sur cinq vit sous le seuil de pauvreté (3)
- en 2022, les assurés agricoles âgés de 15 à 64 ans présentaient un risque de suicide supérieur de 46 % (4) au reste de la population, les travaux de la Mutualité sociale agricole (MSA) continuent d’alerter sur cette vulnérabilité.
Les clés de lecture sont les suivantes :
- Revenus insuffisants et endettement ;
- Surcharge de travail et isolement ;
- Dénigrement perçu de la population et difficultés de transmission des exploitations ;
- Incertitudes à cause de la multiplication des événements climatiques extrêmes, de la dépendance aux cours mondiaux ;
Autrement dit, la crise est économique, sociale et désormais écologique.
C’est précisément parce qu’elle est systémique que les réponses apportées méritent d’être examinées.
La loi d'urgence agricole : sauver les agriculteurs ou sauver le modèle ?
L’esprit de la réponse donnée par le gouvernement à la crise agricole
Au premier regard, la loi d’urgence agricole apparaît comme une réponse pragmatique à une crise bien réelle. Les agriculteurs manifestent depuis des mois. Les revenus stagnent ou reculent dans de nombreuses filières. Les aléas climatiques se multiplient. Les normes sont dénoncées comme toujours plus nombreuses. Les négociations autour de l’accord UE-Mercosur ravivent le sentiment d’une concurrence déloyale. Dans ce contexte, le gouvernement promet une chose : lever les freins qui empêcheraient l’agriculture française d’être plus compétitive.
Le récit est séduisant. Les agriculteurs seraient étranglés par une administration trop lourde et une écologie trop exigeante. Il suffirait donc d’alléger les procédures, de simplifier les règles et de rendre un peu de « liberté » aux exploitations pour que la crise se résorbe.
Pourtant, ce récit repose sur une hypothèse bien peu pertinente : les normes françaises seraient la source de la crise. Or les données disponibles racontent une tout autre histoire.
La réelle origine de la précarités des agriculteurs français
Depuis plusieurs décennies être agriculteur c’est être confronté à
- une augmentation des coûts de production avec la hausse du coût des intrants (substances ajoutées pour augmenter le rendement des terres : engrais par exemple et fortement dépendants des coûts liés à l’énergie et donc du contexte géopolitique) : +20% depuis janvier 2020 (5)
- une forte incertitude sur les revenus
- augmentation des événements climatiques défavorables
- déséquilibre du partage de la valeur dans les filières (notamment avec la concentration des centrales d’achats de la grande distribution qui réduit drastiquement les pouvoirs de négociation des exploitants agricoles)
- une exposition croissante aux marchés mondiaux et donc une volatilité des prix : par exemple en 2025 la France a exporté pour 8 Md EUR de céréales (6), hors les prix de vente sont fixés par les marchés, comme l’explique bien cet article (7) et on vous laisse le loisir de chercher “Cargill volatilité des prix” dans Google ou Ecosia pour vous faire une idée de qui est gagnant sur la spéculation dans ces secteurs (aller on vous mâche même le travail (8)
- une exposition croissante la concurrence mondiale (cf. le Mercosur dernièrement)
En somme : coûts des consommables qui augmentent, coûts fixes qui restent le même (endettement pour acheter le matériel, etc.) vs bénéfices incertains : il est difficile d’être agriculteur en France aujourd’hui. Si les normes environnementales (bien attaquées par les coups de boutoir du Sénateur Duplomb) constituent un élément du débat, elles ne suffisent pas à expliquer la profondeur de la crise. Les rapports de l’Observatoire de la formation des prix et des marges, les travaux d’Agreste et les analyses de la Cour des comptes convergent pour montrer que la rémunération des producteurs dépend d’abord de ces facteurs structurels.
Les mesures agricoles prises depuis les années 1960 aux années 2000
Mettons un peu de perspective historique pour illustrer pourquoi nous ne croyons pas dans le potentiel de cette loi d’urgence agricole
Si l’on regarde l’histoire des politiques agricoles françaises depuis les années 1960, les crises se sont succédées dans une recherche de perpétuation du modèle, sans jamais chercher à le remettre en cause, générant les conditions des crises suivantes.
L’après guerre et les années 60 : nourrir la France
En 1945, la France sort d’un conflit marqué par les pénuries alimentaires. L’objectif politique est clair : ne plus jamais dépendre de l’extérieur pour nourrir sa population.
Les lois d’orientation agricole de 1960 et 1962, portées par le ministre Edgard Pisani, ainsi que la création de la Politique agricole commune (PAC) en 1962, vont profondément transformer l’agriculture française avec des objectifs clairs : accroître la productivité, assurer un niveau de vie équitable à la population agricole, stabiliser les marchés, garantir la sécurité des approvisionnements et offrir des prix raisonnables aux consommateurs.
Pour atteindre ces objectifs, les pouvoirs publics encouragent la mécanisation, les engrais azotés (on retrouve ici nos intrants dépendants du prix du gaz) issus de l’industrie chimique, les pesticides de synthèse, le remembrement des terres, la spécialisation des exploitations, l’agrandissement des fermes, le tout dans une logique simple : une exploitation plus grande, plus mécanisée et plus spécialisée sera plus productive.
À court terme, le pari est gagné : le rendement moyen du blé tendre passe d’environ 29 quintaux par hectare au début des années 1960 à près de 70 quintaux au tournant des années 1990 (9). La France devient l’une des principales puissances agricoles mondiales.
Mais cette réussite contient déjà une contradiction : si les bénéfices économiques sont immédiats, vous pouvez imaginer en 2026 le coût écologique de tels choix : détérioration des sols, plus faible résilience des exploitations aux aléas climatiques, destruction des milieux favorables aux insectes pollinisateurs : moins de haies et de fleurs sauvages pour les régaler, entre autres conséquences.
Les plus curieux pourront aller lire André Gorz (10) qui décrira ce phénomène comme une caractéristique du productivisme : les gains de productivité masquent temporairement les coûts sociaux et écologiques qu’ils déplacent dans le temps.
Les années 1980 : produire plus... que nécessaire
À peine vingt ans après le lancement de la PAC, une nouvelle crise apparaît. Cette fois, le problème n’est plus la pénurie, mais l’excédent.
Les prix garantis encouragent la production quelle que soit la demande. L’Europe accumule des stocks (cf. les « montagnes de beurre » par exemple dans les années 1970). Au début des années 1980, ces excédents représentent un coût budgétaire considérable pour la Communauté économique européenne. La réponse politique est révélatrice : en 1984, les quotas laitiers sont instaurés.
Cette mesure n’a pas pour objectif de changer de modèle, mais d’en limiter ses excès. On ne touche donc pas à la logique productiviste, les exploitations continuent de s’agrandir et les investissements se poursuivent.
1992 : la grande bascule
La réforme dite MacSharry, adoptée en 1992, s’inscrit dans un nouveau contexte : l’organisation mondiale du commerce (OMC) est nouvellement créée et pousse l’Europe à réduire les dispositifs jugés trop protecteurs. La politique de la PAC évolue : les prix garantis diminuent progressivement et l’agriculture européenne est davantage intégrée aux marchés mondiaux. On passe d’un enjeu de productivité dans les années 60 à celui de la compétitivité dans les années 90.
Les années 2000 : la dépendance aux marchés mondiaux
Les conséquences apparaissent rapidement avec des revenus qui deviennent beaucoup plus sensibles aux fluctuations des marchés et du contexte international. Ça s’illustrera avec la crise laitière de 2009 : la baisse brutale des prix met des milliers d’exploitations en difficulté dans toute l’Europe. Les manifestations se multiplient. Les producteurs dénoncent (déjà !) l’impossibilité de vivre de leur travail.
A votre avis, quelle est la réponse étatique ? Sortir de l’économie de marché pour reprendre la main sur ces enjeux stratégiques et assurer des revenus décents aux agriculteurs ? Bien sûr, que non… Améliorer la compétitivité avec plus d’investissements (et donc d’endettement pour les agriculteurs), de modernisations et d’agrandissement des exploitations.
2015 : les quotas laitiers sont supprimés après trente ans d’existence. L’objectif est de permettre aux producteurs européens de conquérir de nouveaux marchés à l’exportation. Mais cette libéralisation accroît aussi leur exposition à la volatilité des prix mondiaux.
Le paradoxe devient évident : plus les exploitations sont insérées dans les marchés internationaux, plus elles deviennent dépendantes de décisions qu’elles ne maîtrisent plus et relèvent de la géopolitique plutôt que du métier d’agriculteur : cours mondiaux, taux de change, etc.
(Le sociologue Henri Mendras avait anticipé cette évolution dès 1967 dans La Fin des paysans. Selon lui, la modernisation agricole transforme le paysan relativement autonome en exploitant intégré à un système industriel et financier dont il ne contrôle plus les principaux paramètres).
Le coût environnemental des mesures
L’impact sur le territoire et la biodiversité
Le modèle productiviste ne transforme pas seulement l’économie agricole, il transforme les milieux vivants.
- En France, plus de 60% des zones humides (qui sont nécessaires pour la vie animale et humaine (11)) ont disparu depuis le début du XXᵉ siècle (source EFESE : évaluation française des écosystèmes et des services écosystémiques) principalement sous l’effet du drainage, de l’urbanisation et des transformations agricoles.
- Les populations d’oiseaux des milieux agricoles ont chuté d’environ un tiers en trente ans, selon les suivis du Muséum national d’Histoire naturelle.
- L’agriculture intensive n’est pas la seule raison, mais un facteur majeur du déclin des insectes (-80% en trente ans en Europe d’après une étude menée en Allemagne (12))
- Et… l’INRAE (13) estime que près de 75 % des espèces cultivées pour l’alimentation humaine présentent une dépendance plus ou moins forte à l’action des insectes pollinisateurs.
Autrement dit, la modernisation agricole finit par fragiliser les infrastructures naturelles sur lesquelles elle repose.
Le cercle vicieux
- Les pesticides augmentent les rendements à court terme. Mais ils contribuent également au déclin des pollinisateurs.
- L’irrigation permet de sécuriser certaines productions. Mais elle accentue la pression sur des ressources en eau déjà fragilisées par le changement climatique.
Vous avez compris l’idée ? On vous laisse essayer pour la dernière affirmation ?
- La spécialisation issue des remembrements d’après guerre simplifie les systèmes agricoles. Mais elle réduit leur capacité de résilience face aux maladies, aux ravageurs ou aux événements climatiques extrêmes.
C’est précisément sur ce paradoxe que n’agit pas la loi de juillet 2026 : elle porte en elle ces profondes contradictions : en faisant de l’écologie la variable d’ajustement, au lieu de réguler (voire sortir) la dépendance aux marchés internationaux, elle poursuit la course destructrice à la compétitivité.
Et le revenu des agriculteurs ?
Ces différentes évolutions législatives ne traitent par ailleurs pas le cœur du souci pour les agriculteurs : pouvoir vivre de leur travail.
Les lois EGAlim successives (2018 ; 2021 ; 2023) écrites pour cela n’ont pas supprimé le déséquilibre des rapports de force (14). Elles introduisent des garde-fous mais elles ne modifient ni la concentration des acheteurs, ni celle de la grande distribution, ni l’exposition des producteurs au contexte international.
Ce dernier est d’ailleurs particulièrement tendu : les organisations agricoles françaises dénoncent depuis plusieurs mois les risques de concurrence déloyale liée à l’accord dit du Mercosur, les tensions commerciales avec les États-Unis et les débats sur les droits de douane rappellent que l’agriculture est redevenue un enjeu géopolitique majeur.
Conclusion : ce que révèle vraiment la loi d'urgence agricole
La loi d’urgence agricole est présentée comme une réponse technique, mais elle est en réalité profondément idéologique reposant sur le présupposé suivant : l’amélioration de la compétitivité reste la solution aux difficultés de l’agriculture française.
Or c’est précisément ce postulat que soixante ans d’histoire invitent à remettre en question.
Depuis les lois d’orientation agricole de 1960, chaque crise a suscité une intensification du modèle précédent.
Lorsque les rendements étaient insuffisants, on a mécanisé. Lorsque les excédents sont apparus, on a rationalisé. Lorsque les marchés se sont ouverts, on a demandé aux agriculteurs d’être plus compétitifs. Lorsque les revenus ont stagné, on les a incités à investir davantage.
Aujourd’hui, alors que le climat se dérègle, que les sols s’épuisent, que la biodiversité recule et que les agriculteurs continuent de peiner à vivre de leur travail, la réponse demeure étonnamment familière : produire davantage, plus vite, avec moins de contraintes.
Si l’on répond à une crise du revenu sans transformer les rapports de force économiques qui l’ont produite, on reporte le problème.
Si l’on répond à une crise écologique en affaiblissant les protections des sols, de l’eau ou de la biodiversité, on reporte également le problème.
Et lorsque ces deux mouvements se combinent, le risque est plus grand encore : la réforme qui prétend résoudre l’urgence d’aujourd’hui prépare silencieusement l’urgence de demain.
C’est peut-être cela, au fond, que révèle la loi d’urgence agricole. Non pas seulement une réforme parmi d’autres, mais l’incapacité persistante de nos gouvernants à imaginer autre chose qu’une adaptation permanente à un modèle dont les limites économiques, sociales et écologiques ne sont désormais plus discutables.
Sources :
(2) https://reporterre.net/Profits-export-et-grandes-cultures-les-vraies-raisons-des-megabassines
(3) Pouvoir d’achat : près de 18% des agriculteurs vivent sous le seuil de pauvreté – franceinfo
(4) Rapport, n° 2200 – 17e législature – Assemblée nationale
(5) Télécharger les données depuis cette page : https://www.agreste.agriculture.gouv.fr/agreste-web/disaron/IraCpr2637/detail/
(7) Salon de l’Agriculture: qui fixe le prix des produits agricoles?
(8) Cargill : le géant invisible qui façonne un système alimentaire industriel destructeur | Le Club
(9) Evolution du rendement moyen annuel du blé tendre France entière de 1815 à 2024
(10) Leur écologie et la nôtre, par André Gorz (Le Monde diplomatique, avril 2010), par exemple. Ou tout simplement “Leur économie et la notre”
(11) Pourquoi préserver les zones humides ?
(13) Les abeilles au cœur des transitions | INRAE
(14) Lire par exemple https://www.ccomptes.fr/fr/documents/68546
