La guerre, le pétrole, le blé: vers une économie de guerre mondiale?

La rivalité des ressources au coeur des tensions géopolitiques

La « naissance du marché autorégulateur », promue par les économistes libéraux, a conduit à une forme de désencastrement de l’économie et de la technique d’avec la société politique. Cet idéal d’autonomie de l’économie des économistes orthodoxes a un coût social vertigineux ouvrant la voie à une violence économique et politique extrême, dont témoigne la crise des années 1930, suivie des horreurs politiques du nazisme et du fascisme.

Aujourd’hui il devient clair que la survie de la démocratie est liée aux désidérata de l’économie et non l’inverse. Le trumpisme fait apparaître dans un jour cru la vérité de « la grande transformation » : le capitalisme désencastré coûte de plus en plus cher et n’a même plus besoin de faire croire qu’il défend la démocratie, ce qu’il promeut c’est bien la guerre au long cours ou fracassante. Nous basculons dans un monde de rivalités autour des ressources pouvant aller jusqu’aux conflits armés qui ont dangereusement augmenté au cours des dernières années.

L'économie de guerre, croissance déstructrice et inégalités

La guerre fait partie autant de la sphère économique que de la sphère environnementale et politique. A cet égard, elle mérite de figurer comme facteur aggravant des enjeux systémiques de l’effondrement, tels que le rapport Meadows les avait déjà décrits. En l’absence de rendement du capital, les protections sociales sont coupées en premier lieu, services hospitaliers et éducation ont vocation à devenir des actifs privés, puis la guerre vient relancer une croissance destructrice immédiate en alimentant une offre en armement. Elle conduit d’une part à de forts enrichissements grâce aux spéculations qu’elle permet, et d’autre part à dilapider des moyens qui auraient pu être alloués aux lignes de vie plutôt qu’à la mort de populations décimées, de territoires autrefois réserves vitales et désormais dévastés voire stérilisés.

 

C’est vrai en Centrafrique où la convoitise pour les minerais rares permettant de produire nos téléphones portables et nos ordinateurs a conduit les occidentaux à un attentisme délétère face aux guerres atroces du Nord-Kivu depuis plus de trois décennies.
C’est vrai en Ukraine où le Donbass est un grand réservoir de charbon et autres matières premières dont des productions agricoles, tout comme l’Ukraine dans son ensemble, denrées convoitées en vue d’une pénurie à venir mais pour le moment détruites par la guerre.


C’est vrai enfin pour l’Iran qui vendait son pétrole à la Chine pour 80% de sa production avant le début du conflit en cours. La rivalité États-Unis/Chine s’exerce aussi à travers la sécurisation de l’accès présent et futur aux ressources énergétiques et minières, et le pétrole occupe une des positions proéminentes dans ce type de rivalités géopolitiques, qu’il s’agisse d’assurer son propre approvisionnement ou de contrôler l’accès des autres à cette ressource. De nombreux Etats sont en cours de réarmement, ce qui amplifie par ailleurs des tensions sociales déjà existantes du fait d’arbitrages budgétaires en défaveur des programmes sociaux dans des pays comme la France et ses voisins européens.

Enfin la guerre entre Israël et le Hamas à Gaza aura alimenté les débouchés de l’industrie de l’armement, 70% provenant des États-Unis et 30% des pays européens, en particulier de la France et de l’Allemagne.

Ces guerres témoignent toutes de l’extrême fragilité de notre éthique démocratique.

 

L’idée même d’une durabilité forte envisagée par les économistes écologiques n’est plus une option. Ces derniers recommandent de ne pas utiliser les ressources renouvelables plus vite qu’elles ne se renouvellent, de ne pas transférer plus de pollution dans l’environnement que ce qu’il peut absorber, et posent que les ressources non renouvelables doivent servir à produire des ressources renouvelables de substitution ainsi, le pétrole devrait permettre de mettre en place de l’éolien, du solaire, etc. Mais quand la dégradation a eu lieu dans l’écosystème, on observe progressivement un ralentissement dans sa capacité à se réparer, et in fine une impossibilité à absorber davantage de dommages. Par ailleurs, les métaux sont et resteront non renouvelables, et leur recyclage ne peut se faire à l’infini, même si des marges de progression très importantes, non seulement sur le recyclage, mais via des modes de production beaucoup moins dispendieux sont possibles. Cette vision stationnaire d’une durabilité forte quand la plupart des rendements sont de fait décroissants n’est pas réaliste.

Le pétrole et la sécurité alimentaire

L’enjeu pétrolier, c’est aussi un enjeu alimentaire. Les modes contemporains de production, avec machinisme et intrants, produisent une agriculture à fort rendement (15 tonnes de blé à l’hectare sont un maximum, 7,5 en Beauce, jusqu’à 10 en Belgique) mais extrêmement dispendieuse en énergie puisqu’il faut en moyenne sur les différentes cultures environ 1 calorie d’énergie pour produire une calorie alimentaire. Au XVIIIe siècle les rendements sont faibles (1 à 1,5 tonnes de blé à l’hectare) mais avec une calorie injectée (travail humain et animal) on récolte 40 calories. 


Le pétrole et les carburants ont de ce fait un impact indirect sur la sécurité alimentaire mondiale. La manière dont se déploient les agricultures conduit le cours du blé à être étroitement dépendant aujourd’hui des cours du pétrole, et une flambée des prix du pétrole produit une hausse corrélée du coût d’approvisionnement en blé des pays importateurs, et plus généralement une inflation de toute une série de produits agro-alimentaires, avec pour conséquence un accroissement de tension sociale dans les pays riches et, plus encore, dans les pays en voie de développement, où les conséquences en termes de malnutrition voire de famine peuvent s’avérer dramatiques.