Zohran Mamdani maire de New York : quelles leçons tirer pour la gauche française ?

Le 4 novembre 2025, Zohran Mamdani a été élu maire de New York avec plus de 50% des voix et 10 points d’avance sur son principal adversaire. Une victoire qui aurait semblé impossible quelques mois plus tôt : en janvier 2025, ce jeune homme politique de 34 ans plafonnait à moins de 1% dans les intentions de vote. En juin, il remportait la primaire démocrate avec 56% des voix face à Andrew Cuomo, le favori soutenu par l’establishment local.
Au-delà de l’exploit, cette campagne offre des enseignements précieux pour la gauche française.

L’anatomie d’une victoire improbable

Un message radical mais accessible

La clé de la réussite de Mamdani tient d’abord à la simplicité de son message. Il a centré toute sa campagne sur un enjeu : l' »abordabilité« , pour « rendre leur dignité » aux classes moyennes et populaires qui peinent à supporter l’augmentation du coût de la vie à New York. Ses propositions sont concrètes et promettent une application rapide : gel des loyers, bus plus rapides et gratuits, garde d’enfants universelle, épiceries municipales aux tarifs régulés.

Quelle que soit la question posée, Mamdani la ramenait au sujet du coût de la vie. Cette stratégie s’est révélée gagnante tant sur le fond (préoccupation réelle des habitants) que sur la forme (clarté et répétition qui permettent d’identifier sa candidature et de la démarquer des slogans politiques classiques travaillés par des agences de conseil).

L’outsider qui transforme ses faiblesses en forces

Zohran Mamdani incarne la figure de l’outsider par excellence. Musulman né en Ouganda de parents indiens, il se dit ouvertement socialiste dans l’Amérique de Trump. Ses adversaires critiquent son manque d’expérience : il en a fait une force, apparaissant comme un candidat de rupture face à Andrew Cuomo, symbole du status quo politique.

Le contraste était saisissant : d’un côté, Cuomo, soutenu par l’establishment démocrate qui mettait sous le tapis ses accusations d’agression sexuelle (qui l’avaient poussé à démissionner de son poste de gouverneur en 2021), financé par de riches personnalités. De l’autre, Mamdani, mobilisant les petits donateurs et menant une campagne de primaire quatre fois moins coûteuse que son adversaire (19 dollars par électeur contre 87 dollars).

Radical ET modéré : l’équilibre gagnant

Mamdani a démontré une capacité rare à allier propositions choc et sérieux dans les débats. Il a obtenu le soutien de grandes figures du parti démocrate comme Barack Obama tout en assumant des positions plus radicales : il s’oppose au soutien à Israël et affirme vouloir arrêter Netanyahou s’il vient à New York.

Ses positions radicales lui valent l’enthousiasme des bénévoles et de la jeunesse. Une attitude modérée sur certains sujets (il a présenté des excuses suite à des propos sur la police) lui a gagné le soutien de figures importantes de son parti. Cette double posture a élargi sa base électorale bien au-delà du cercle habituel des progressistes new-yorkais.

La recette opérationnelle : mobilisation et innovation

Une campagne populaire décentralisée

Durant la campagne, Mamdani a parcouru tous les quartiers, notamment ceux où le vote Trump a progressé en 2024, pour discuter avec les New-Yorkais et comprendre leurs besoins. Il a reçu l’appui de plus de 50 000 volontaires dont 10 000 ont agi sur le terrain, frappant à 1,5 million de portes.

La force de cette mobilisation ne tient pas qu’aux chiffres. Certains militants n’avaient pas d’expérience, beaucoup agissaient déjà dans différents groupes (Democratic Socialists of America, Asian American Voters…) mais de manière séparée. La candidature de Mamdani les a rassemblés en une véritable communauté portée par un espoir et une raison d’agir partagés.

Contrairement aux campagnes classiques où la communication est verrouillée, les militants ont eu de l’espace pour se réapproprier le message, y intégrer leur expérience personnelle et le partager avec joie et créativité. Ils ont pu faire remonter leurs idées, voire participer à la définition de la stratégie. Le résultat : un taux de participation aux primaires de 1,4 million d’électeurs, contre moins d’1 million en 2021.

Le multiculturalisme comme force d’unité

Mamdani a su mobiliser un nouvel électorat et créer l’unité entre communautés et générations. Il a soulevé l’enthousiasme des jeunes et fait de son multiculturalisme une force. Maîtrisant différentes références culturelles, il s’adressait aux communautés concernées directement dans leur langue, tout en insistant sur les problématiques partagées. Cette approche a permis de créer un sentiment d’appartenance et d’unité plutôt que de division.

Une stratégie digitale qui contourne les médias traditionnels

Mamdani a compris qu’il était aussi important de capter l’attention médiatique que de capter les votes. Contournant les canaux traditionnels, il s’est affranchi des intermédiaires pour parler directement aux électeurs.

Il s’est mis en scène tout au long de la campagne dans des vidéos dimensionnées pour les réseaux sociaux : plongée dans les eaux glacées de Coney Island pour évoquer le gel des loyers, échanges « live » avec les passagers du métro, interviews des vendeurs de food trucks pour illustrer l’inflation du prix des produits Halal. Le tout au format vertical par défaut, bon indicateur de son focus sur les réseaux sociaux.

Il a brouillé les frontières entre spot de campagne et conversation réelle, favorisant le relai spontané des contenus. Avec très peu de publicité payante, il a mobilisé de manière innovante des outils comme Manychat, qui permet de contacter automatiquement toute personne qui commente une publication, pour recruter volontaires et donateurs.

Une recette transposable en France ? Les promesses et les pièges

Les fondamentaux universels

La victoire de Mamdani souligne l’importance de plusieurs éléments qui résonnent avec les défis de la gauche française :

Des propositions de rupture, là où la tendance de certains serait plutôt à consolider un bloc centriste. Mamdani prouve qu’un programme radical et assumé peut mobiliser massivement.

Une posture d’écoute, dont l’absence est souvent reprochée à la gauche, notamment dans les grandes villes, et plus largement aux politiques en France. Les 1,5 million de portes frappées ne sont pas qu’un chiffre : elles incarnent cette volonté de comprendre les besoins réels.

Quelques mesures phares, faciles à appréhender, cohérentes avec les valeurs, et avec un impact concret sur le quotidien. Pas de programme-fleuve illisible, mais des propositions immédiatement compréhensibles.

La cohérence entre le message et la personne qui les porte. L’incarnation n’est pas qu’une question de communication : elle repose sur l’authenticité. Mamdani ne joue pas un rôle, il est ce qu’il défend.

La capacité à porter des messages radicaux tout en gardant une communication joyeuse et acceptable par un grand nombre. La radicalité n’implique pas l’austérité ou la morosité.

La capacité à mobiliser sur le terrain et à transformer l’enthousiasme en action. Les 50 000 bénévoles ne se sont pas mobilisés par hasard : ils ont trouvé une cause qui les a réunis au-delà de leurs appartenances militantes habituelles.

Les limites du contexte étasunien

Toutefois, plusieurs éléments invitent à la prudence dans la transposition de cette expérience.

Le contexte très spécifique de New York : une grande ville américaine mondialisée et multiculturelle, où les électeurs votent déjà majoritairement démocrate. La mise en avant de l’appartenance de Mamdani à différentes communautés a permis de créer un sentiment d’unité. Peut-elle être répliquée dans des territoires plus traditionnels ? A fortiori dans une France baignée d’universalisme, où le « communautarisme » est plutôt brandi comme un terme repoussoir ?

Le contexte politique joue également. La figure de Mamdani représente un espoir dans une Amérique gouvernée par Trump, et où les démocrates se cherchent de nouvelles figures. Sa candidature aurait-elle suscité autant d’enthousiasme sous Barack Obama ? Ou dans un autre contexte ?

La personnalité unique de Mamdani : l‘usage des réseaux sociaux et le ton décalé ont été des atouts pour mobiliser de nouveaux électeurs, jeunes et urbains. Mais ces modalités de communication sont en partie le reflet de sa personnalité. Il ne semblerait pas judicieux pour les candidats de les répliquer de manière artificielle si cela ne correspond pas à leur manière de faire, sous peine de fausser l’authenticité et de ne pas convaincre les électeurs.

La complémentarité entre digital et terrain reste essentielle. Si les réseaux sociaux mobilisent les jeunes urbains connectés, ils ne touchent pas nécessairement une population moins connectée ou moins friande de ce type de contenus. L’existence de temps plus « traditionnels » (débats) semble essentielle pour que tous puissent se reconnaître dans la façon dont les messages sont partagés.

Enfin, certains soulignent qu’il serait plus difficile en France de « casser les codes » comme l’a fait Mamdani, tant sur la méthode de communication que sur les modalités de mobilisation.

La vraie question : l’échelle nationale

Plus globalement, la question du passage à une échelle plus grande peut se poser. Les conditions de mobilisation pour une élection locale sont nécessairement différentes de celles d’une élection nationale : peut-on tout rapporter à un message unique ? Mobiliser et être présent sur le terrain avec la même intensité ?

Les équipes de Mamdani réfléchissent d’ailleurs à la manière de capitaliser sur la force citoyenne constituée pour l’élection municipale afin d’en assurer la pérennité et poursuivre la dynamique, potentiellement à une échelle plus large. C’est un défi qui n’avait a priori pas été relevé après la victoire d’Obama.

Une primaire pour faire émerger un « Mamdani français » ?

Le rôle joué par la personnalité de Mamdani renforce l’intérêt d’une primaire permettant de faire émerger un candidat qui pourrait réussir à susciter l’enthousiasme. Chaque parti, de LFI au PS, cherche d’ailleurs à s’approprier cette figure symbolique, arguant que ses méthodes et son message sont les mêmes que les leurs.

Cette appropriation plurielle pourrait donner l’espoir d’une figure d’unité, même si elle ne résout pas les divisions existantes. La victoire de Mamdani a valeur d’exemple. Elle pourrait venir appuyer l’intérêt de méthodes de mobilisation populaire pour les électeurs de gauche, et inciter les partis à déployer leurs propres forces en ce sens.

Conclusion : l’audace comme leçon principale

Au-delà des techniques de campagne et des outils digitaux, la victoire de Mamdani délivre un message simple : l’audace paie. Audace d’un message radical assumé, audace de se présenter en outsider socialiste, audace de miser sur la mobilisation populaire plutôt que sur les gros budgets, audace de transformer ses différences en forces.

Pour la gauche française, la question n’est peut-être pas tant de copier la méthode Mamdani que de retrouver cette audace. Proposer des ruptures claires plutôt que des compromis illisibles. Écouter vraiment plutôt que d’imposer. Mobiliser massivement plutôt que de se reposer sur des appareils. Incarner authentiquement plutôt que de jouer des rôles.

La victoire de Mamdani prouve qu’il est possible de gagner avec des propositions radicales, un budget limité et une campagne populaire. Reste à savoir si la gauche française saura s’en inspirer sans tomber dans le piège de l’imitation artificielle, en adaptant ces enseignements à son propre contexte politique et culturel.

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Cet article a été rédigé à partir d’une note d’analyse stratégique d’Adèle Olivier et Florent Guignard pour Victoires Populaires en novembre 2025.

Sources et ressources :